Articles

Nuit de noces : du viol à la volupté extrême
La nuit de noces

Soumaya Naamane-Guessous
Article paru au Maroc dans Ousra magazine en février 2003

Il n’y a pas très longtemps, toutes les mariées étaient sacrifiées sur l’autel de l’honneur. Seroual, linge imbibé de sang, devait « sortir » très rapidement, pour être jeté à une foule impatience de vérifier la pureté et l’authenticité de la virginité de la mariée.
Le mari était tenu de prouver sa virilité. Il fallait qu’il fasse vite, très vite. Sinon les mauvaises langues se déliaient : il est impuissant ou la mariée n’est pas vierge.
La foule attendait à la porte de la chambre nuptiale, pouvait même manifester des signes d’impatience en tapant sur la porte. Des chansons de circonstance remplissent notre répertoire musical traditionnel : « Donne-nous notre dû pour que nous partions !»
Le seroual était applaudi, chanté : « Ainsi doivent être les filles des hommes bien surveillées. Ainsi doivent être les filles à la chachya rouge. »
Le seroual partait en grande cérémonie chez les parents de la mariée pour que le voisinage en soit informé et il retournait au foyer conjugal pour y être exposé des jours durant. Tout visiteur qui le regardait devait déposer dessus un présent : sucre, argent, étoffe, bijou… Des visiteurs ? Non, des visiteuses. Le seroual est une affaire de femmes et non pas d’hommes. Les hommes se contentent d’écouter les youyous qui annoncent que l’honneur est sauf ! Dans cette ambiance, les mariées ne profitaient nullement de leur nuit de noces. C’était plutôt un calvaire. La crainte de cette nuit les angoissait dès l’acceptation de la demande en mariage.

La nuit de noces a toujours été présentée aux jeunes mariées comme étant une nuit atroce où la souffrance est énorme, insupportable. La douleur était immense puisque les mariées étaient prises sans leur consentement, sans y être préparées sexuellement, sans désir. Des viols légitimés ! Mais la crainte de la douleur n’est rien, comparée à celle de ne pas saigner, même quand la mariée se sait intacte.
Cette situation est davantage aggravée par le fait que les femmes épousaient des hommes qu’elles ne connaissaient pas, souvent bien plus âgés qu’elles. Souvent, les mariées, encore fillettes, voyaient les maris pour la première fois dans la chambre nuptiale. Elles étaient dévêtues par les femmes qui les chaperonnaient et les livraient nues aux maris. La frayeur qui s’emparait de ces fillettes était si grande, qu’il n’était ni rare ni inconvenant de ligoter les fillettes pour qu’elles ne se sauvent pas ou après des vaines tentatives des maris.
Alors qu’une nuit de noces doit être vécue dans l’amour, l’affection et l’échange du plaisir, ces femmes la subissaient sauvagement. Nombreuses sont celles qui ont en gardé un traumatisme pour le restant de leur vie. Quel plaisir une femme peut-elle ressentir quand elle est ainsi livrée à un homme donnant libre cours à ses instincts bestiaux et à un entourage assoiffé de sang ?
« Le plaisir ? Non ! Ce que j’en garde comme souvenir c’est la brutalité de la défloration. Une douleur insupportable, semblable à celle de l’accouchement. Une déchirure ! Comment apprécier un homme qui se jette sur vous alors que vous ne savez même pas pourquoi on vous a marié, ni ce qui doit se passer lors de la nuit de noces entre un homme et une femme ! » La nuit de noces est sensée rapprocher physiquement deux êtres et les rapprocher dans la joie et l’harmonie de la sensualité. Dans ce cas, elle marque une rupture, une fissure dans le couple !
« C’est le premier homme que j’ai connu. Ma nuit de noces m’a dégoûtée définitivement de la sexualité. La brutalité de mon mari, l’intervention des femmes de ma famille et ma belle-famille m’ont mise dans une situation de honte que je ressens à chaque fois que mon mari m’approche. Je n’ai pas oublié, 35 ans plus tard. »
La situation est déjà difficile à vivre quand elle se déroule normalement. Elle est cruelle quand elle se complique : « Il s’est jeté sur moi comme un lion sur sa proie. Je n’ai pas saigné. Ma tante m’a frappée pour que j’avoue avoir été déflorée au préalable. Ma belle-mère m’a fait tenir les jambes écartées pour m’examiner. Plusieurs femmes m’ont triturée violemment, sans que je puisse me défendre. Une qabla a attesté que j’étais encore vierge. On m’a ligotée et j’ai saigné ! Je n’ai jamais ressenti le plaisir dont parlent certaines femmes. L’acte sexuel est pour moi une honte ! »
Ces scénarios sont-ils dépassés ? Font-ils partie d’un passé révolu ? Non ! Ils continuent à se répéter, surtout en milieu rural.
De nombreuses filles continuent à se faire ligoter, quoiqu’en quantité moindre par rapport à leurs aînées. D’où le témoignage de cette grand-mère rurale : « De notre temps, oui. Aujourd’hui il n’y a que les fillettes naïves qui continuent à se faire ligoter, celles qui vivent dans des douars isolés, au fin fond de la campagne. Les autres ont les yeux ouverts, elles regardent les films égyptiens, chantent les chansons d’amour. Elles sont de plus en plus osées. Si on doit les ligoter, c’est pour qu’elles se tiennent tranquilles lors de leur nuit de noces et ne se jettent pas les premières sur les maris. Regarde ma petite-fille. Elle a 16 ans et ne baisse même pas les yeux en nous entendant parler de ces choses honteuses. » Et en s’adressant à sa petite-fille : « Toi, tu vas sauter la première sur ton mari. Les filles d’aujourd’hui dévorent par leurs yeux. Elles ont le feu au corps. Que Dieu protège nos fils de ces filles ! »

Dans les villes, si des pratiques modernes sont de plus en plus courantes, il n’en demeure pas moins vrai que de nombreuses nuits de noces continuent à laisser un goût amer chez les mariées, à défaut d’un bon souvenir. Cependant, de plus en plus de mariées citadines vivent leurs nuits de noces au lieu de la subir. La brutalité des maris tend à s’estomper.
Maria, 24 ans, dentiste, mariée depuis 8 mois : « Un très beau souvenir. Il m’arrive souvent de fermer les yeux et d’en revoir le scénario avec joie. Quand j’y pense, je ressens beaucoup d’affection pour mon mari et je l’aime davantage. J’ai envie d’être dans ses bras ! Cela a duré toute une nuit. J’y ai trouvé du plaisir ! » Le mari de Maria, 31 ans, dentiste : « J’ai attendu ce moment plus de deux ans. Je ne vois pas pourquoi je ne patienterais quelques minutes pour mettre ma femme à l’aise et la couvrir d’amour ? L’acte sexuel sans amour ne vaut pas la peine, surtout avec une femme qui va partager ma vie ! »
Aujourd’hui, toutes les jeunes filles rencontrent leurs fiancés. Une grande révolution dans les mœurs a eu lieu en l’espace de ces vingt dernières années. La pratique qui consistait à cacher la mariée aux yeux de son fiancé est bien révolue. Ce qui facilite le contact et la communication entre les futurs époux et intensifie leur désir.
Que la mariée soit encore vierge ou qu’elle ait déjà été déflorée avant la nuit de noces, l’exigence d’exhiber le seroual est de plus en plus rejetée par les plus révoltés. Quoiqu’elle continue à se faire dans la majorité des cas. Mais de plus en plus, le seroual est fêté à l’intérieur des foyers. On considère de plus en plus que c’est honteux de lui faire faire le tour du quartier.
Certaines familles ont été influencées par le discours de quelques Imams de mosquées qui ont eu le bon sens de décréter cette habitude indécente !
Alors qu’il y a quelques années à peine la mariée était obligée de se garder intact jusqu’à la nuit de noces, aujourd’hui, en milieu citadin et en proportion moindre en milieu rural, la tradition se perd, comme nous le dit cette femme de 55 ans : « De mon temps, les filles se gardaient vierges jusqu’au mariage. Aujourd’hui, il nous est impossible de les retenir. Il y a beaucoup de seroual qui sont imbibés du sang de coq ! Elles sont tellement impatientes, les filles d’aujourd’hui ! Cela ne me plaît pas beaucoup. Mais tant mieux pour elles. Elles profitent de leurs fiancés et les empêchent d’aller chercher la « saleté » après des prostituées pendant la période des fiançailles. » Si les aînées se lamentent de cette situation, elles sont prêtes à la tolérer : « Ma fille qui vient de se marier n’était plus vierge. J’ai été très déçue. Pas pour moi, mais pour ma famille et surtout ma belle-famille qui a jasé. Les filles d’aujourd’hui savent se défendre et c’est peut-être mieux ainsi ! »
Les femmes les plus traditionnelles parlent de ce changement sans en être choquées. Elles constatent, se disent dépassées. Elles en parlent avec une certaine complicité. Alors qu’il y a dix ans à peine, pareille situation aurait causé des drames et la condamnation de la mère de la mariée par le père et par l’entourage.
Les jeunes filles font un travail remarquable, au quotidien, pour faire évoluer les traditions. Elles imposent aux mères de nouveaux modèles de conduite. Les jeunes filles prennent de plus en plus conscience de leur corps : « C’est mon corps, il m’appartient. Ma mère et celles de sa génération ont été élevées dans l’esprit que le corps appartient au mari et qu’elles doivent le mettre au service de la maternité. Mon corps m’appartient et personne n’a le droit de le manipuler ! »
La relation avec le fiancé est de plus en plus considérée comme intime et privée, concernant exclusivement le couple : « Si j’ai envie de me donner à mon fiancé avant la nuit de noces, cela ne regarde que moi. J’ai lutté fort pour que ma mère arrête de me demander de rester vierge jusqu’à la nuit de noces. J’ai eu de grandes bagarres avec elle. J’ai réussi m’imposer ! »
Les jeunes hommes sont eux-mêmes de moins en moins soumis aux mères quant à la recommandation de fêter la défloration lors de la nuit de noces. Ce qui était une valeur intrinsèque hier, est considérée de plus en plus aujourd’hui comme relevant de l’obscène et du vulgaire : « Mais à quoi ça rime cette avalanche de grossièreté ? On me met dans une chambre et on me demande de baiser ma femme pendant que la famille attend une preuve. Quelle honte ! »
Si les jeunes filles luttent férocement pour ne plus être manipulées au nom de l’honneur, les jeunes hommes font un travail, quoique timide, dans le même sens, quitte à entrer en conflit avec la mère : « J’ai refusé. Ma mère m’en a voulu. Elle s’est fâchée et m’a boudé pendant toute la cérémonie. Elle n’a pas cessé de m’envoyer ses émissaires négocier le seroual. J’ai tenu bon. Désespérée, le lendemain elle a raconté aux invitées qu’elle a vu le seroual et que je lui ai interdit de l’exhiber ! »
La nuit de noces a tendance à se dérouler sans pression et sans exigences de prouver quoique ce soit à l’entourage. Ce qui permet au couple de vivre librement son intimité, dans la sensualité et l’érotisme. L’homme n’étant plus obligé de faire dans l’urgence et le stress, peut prendre son temps. La mariée, libérée du poids de l’honneur, se donne plus sereinement. La nuit de noces devient agréable. C’est pour profiter pleinement de la nuit de noces que certains couples passent à la défloration avant la cérémonie du mariage. Ceci dans le cas où la mariée est encore vierge : « J’ai préféré vivre ma première vraie relation sexuelle avec ma femme, avant la cérémonie. C’est un moment très important dans la vie d’un couple et je ne voulais pas le gâcher. Après la cérémonie, nous aurons été fatigués et stressés. Je tenais à ce que ma femme en garde un bon souvenir. Sa mère n’était pas contente. C’est son problème ! Si je laisse ma belle-mère décider du moment où je vais coucher avec ma femme, elle se donnera tous les droits sur moi ! »
L’épouse de cet homme de 27 ans raconte : « C’est vrai que c’était une nuit inoubliable. Je n’ai pas eu très mal. Il faut dire que le cadre se prêtait à une nuit sensuelle. La douceur de mon mari m’a comblée de bonheur ! » Le cadre où s’effectue la défloration a changé : chambre d’hôtel de luxe ou chambre à coucher du couple. Les chaperons, chargés de la protection et des conseils, sont écartés. Les mariés se retrouvent en tête à tète dans des ambiances stimulantes, envoûtantes : lumière tamisée, chandelles, bouquets de fleurs à volonté, musique douce de circonstance… La mariée, jadis nue ou recouverte d’un drap, se vêt de déshabillé transparent, laissant à peine paraître ses reliefs les plus érogènes !

Mais que se passe-t-il lorsque la mariée n’est plus vierge ?
Il s’agit de distinguer deux cas : soit c’est le mari qui a consommé bien avant la cérémonie, soit la mariée s’est donnée à quelqu’un d’autre que son mari. Dans le premier cas, la nuit de noces est vécue comme un événement heureux, même s’il n’y a pas de défloration : « Le mariage est une fête. C’est un moment de bonheur et le début d’une vie conjugale. Il y a aussi tout le cérémonial du mariage qui mène à l’extase : les belles tenues de la mariée, les bijoux, le maquillage, les coiffures, les parfums, l’alimentation si succulente, la musique à fond, le fait que les mariés soit le centre d’intérêt, la joie… Tout cela crée une euphorie qui stimule considérablement le désir. Je voyais ma femme comme une princesse et je rêvais du moment où nous serons tous les deux isolés. Le sang de la défloration ne détermine pas la réussite d’une nuit de noces. Avec ou sans sang, le couple doit savourer cette rencontre et faire en sorte qu’elle soit tendre et érotique. Nous ne sommes pas des chacals assoiffés de sang ! » dit un homme de 34 ans. Mais les changements ont été si brutaux et sont si frais que des regrets peuvent survenir : « Je m’étais donnée à lui bien avant. Notre nuit de noces a été très tendre, mais j’avoue que j’ai un peu regretté de ne pas avoir conservé ma virginité pour le lui offrir cette nuit. » dit N., 28 ans.
Dans le deuxième cas où la mariée a été déflorée par un autre homme avant le mariage, les choses ne se passent pas avec autant de romantisme. Les Marocains ne plaisantent pas avec la virginité. Seuls quelques hommes, rarissimes, admettent de se lier à des femmes « déjà consommées ». Les rares tolérants finissent parfois par évacuer leur déception, même s’ils essayent de jouer aux hommes za’ma modernes. Nezha, 30 ans : « Quand j’ai connu mon mari, je n’étais plus vierge. J’ai été franche, j’ai refusé d’être hypocrite et jouer à la vierge ou me faire recoudre par un médecin. Il n’a jamais fait allusion à cela, jusqu’au jour du mariage. Alors que le cortège nous emmenait à l’hôtel, il m’a dit à l’oreille : « Les frais de l’hôtel sont du gâchis car il n’y aura pas de seroual. » Une plaisanterie de mauvais goût. Je garde un mauvais souvenir de ma nuit de noces. J’étais mal à l’aise. Il a réussi à me culpabiliser ! »
Si la pression sur la nuit de noces a tendance à s’atténuer, il faut remarquer un phénomène curieux : quand la défloration n’a pas lieu avec le cérémonial traditionnel, il n’y pas d’impuissance du mari. Dans le schéma traditionnel, il n’est pas rare qu’un homme, habituellement viril, ait des pannes sexuelles : impossibilité de bander et de déflorer la mariée. La famille pense tout de suite au tqaf, une manœuvre de sorcellerie pour neutraliser la virilité. Croyance très courante, qui persiste malgré l’évolution.
Il ne faut pas être sexologue pour comprendre qu’un homme qui doit déflorer une femme, alors que derrière la porte de la chambre une population déchaînée guette les moindres bruits, peut flancher. La pression psychologique qui s’exerce sur lui, atteint son phallus, lequel est sensé prouver la masculinité et l’honneur ! Les pratiques de tbatile par les fqihs arrivent toujours à redresser la virilité. En réalité, ces hommes arrivent à assumer le lendemain ou le surlendemain, une fois la pression tombée.
Ces souvenirs sont tellement frais dans les esprits et le discours environnant que de nombreux hommes qui ont vécu leur nuit de noces sans contraintes traditionnelles, avouent avoir eu le trac : « J’ai tellement entendu parler d’impuissance lors de la nuit de noces et j’ai tellement attendu cette nuit, que j’ai angoissé. Même si personne n’attendait le seroual, je craignais ne pas pouvoir assumer. J’avais également peur de la réaction de ma femme. Et puis je sais que les femmes sont très complices entre elles et qu’elles se racontent leur intimité. Si j’avais eu une panne, les femmes proches de ma femme l’auraient su. C’est une situation très gênante pour un homme ! »

Certaines de nos traditions qui représentaient une tare dans notre culture commencent à disparaître, très timidement, mais sûrement. La nuit de noces est en train de devenir un moment de plaisir sensuel et d’érotisme où la sexualité féminine revendique ses droits à l’existence et à la reconnaissance. Alors que les cœurs des hommes s’adoucissent, les femmes s’imposent de plus en plus en tant que corps munis de sensations érogènes à satisfaire.

Une nouvelle ère pour l’amour et la sexualité féminine.
Si les aînées ne peuvent plus maintenir les traditions relatives à la nuit de noces, certaines atténuent leur déception par l’humour, telle cette mère de plus de 60 ans : « Mon fils a fait un scandale à chaque fois que j’ai essayé de lui dire qu’il fallait qu’il sorte le seroul. Après la cérémonie, je n’ai pas regretté. Avant, il fallait offrir à la mariée, en plus des multiples cadeaux, un bijou pour le seroual. Pas de seroual de ma bru, pas de bijou au sbouh. J’ai ainsi fait des économies ! » En perdant un cadeau supplémentaire, les nouvelles mariées gagnent une nuit de noces comblée d’amour, de tendresse, de volupté… Un bijou très précieux, à la valeur inestimable !

Soumaya Naamane-Guessous



Recherche -
 

Liens Utiles-


Actualités récentes-

Realisation : Jean-Benoit Gerbaud pour ScienTIC SARL - www.scientic.fr - © 2005
 © 2005 - 2018 Observatoire International du Couple
Tous droits réservés
L'Observatoire International du Couple
Association Loi 1901 - n°04-3550 - 7 rue Bachelet 75018 Paris
info@couple.asso.fr

Réalisation : ScienTIC