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Mariage, Pacs, Union libre :
Le couple est-il à réinventer ?

Philippe Brenot
psychiatre et anthropologue,
Directeur d’enseignement en sexologie aux Universités Bordeaux 2 et Paris 5,
auteur de Inventer le couple (Odile Jacob, 2001)

Il n’y a pas de hasard dans la conjonction des faits de société mais des facteurs de convergence qui affirment toujours la nécessité d’une évolution, d’une réforme, d’une réflexion. La polémique qui fait suite au mariage très médiatisé de deux homosexuels, il y a quelques jours à Bégles, vient après d’autres signaux d’alarme négligés, rappeler notre aveuglement devant l’évolution de la famille et la récente « invention du couple » passée inaperçue de la plupart de ceux qui dénoncent aujourd’hui ce qu’ils nomment « une mascarade ».
En moins de trente ans, notre société s’est profondément transformée, le groupe, la famille, l’individu ont fondamentalement changé de nature, mais rien cependant n’a véritablement évolué dans la formalisation de l’union. C’est ce qu’affirme avec force cette « provocation » homosexuelle qui appuie là où ça fait mal.
Au centre de cet aveuglement : l’invention du couple, phénomène insidieux, mais fondamental, qui s’est réalisé à l’insu de tous, en Occident, dans les années 1970. Ce sont naturellement les sociologues qui en ont montré l’évidence avec le développement de l’union libre, la désaffection du mariage, puis les psychologues avec l’évolution des rôles, masculin et féminin, dans le groupe familial, l’avènement du projet personnel et l’autonomisation du sujet, contribuant à la disparition de l’influences des familles et belle-familles. En moins de deux générations, la famille étendue à forte influence parentale a laissé place au face à face de deux individus, non préparés et souvent démunis.
Devant l’absence de réflexion de notre société sur les nouvelles formes que peuvent prendre l’union conjugale, et face aux difficultés à vivre cette unité sociale minimale, de nouvelles tendances de l’union à deux sont apparues : formes temporelles ou géographiques, couples permanents ou intermittents, cohabitants, non cohabitants, avec ou sans enfant, couples féconds ou couples stériles, couples avec grandes différences d’âge ou de culture, métissage culturel et racial, couples homos, couples hétéros… La légalisation de l’union fait partie de cette nécessaire évolution, mais l’on sait combien le législateur est souvent en retard sur l’évolution sociale.
Le mariage « illégal » de deux homosexuels provoque aujourd’hui cette prise de conscience au risque de la rupture entre un conservatisme centré sur ses aveuglements et une modernité qui se cherche car son point d’équilibre n’est pas encore atteint. Ce mouvement d’opinion dénonce en réalité les incohérences du système traditionnel de l’union et son décalage avec la réalité.
Depuis l’aube de l’humanité et dans toutes les cultures, le mariage a eu pour seul objet la prise de pouvoir par l’alliance avec un individu, un groupe, une lignée. En instaurant la monogamie, le mariage occidental s’est adjoint une nouvelle fonction : pérenniser une alliance durable par une asymétrie de biens et de pouvoirs, en assignant la femme, considérée depuis Aristote comme un sous-homme, à la dépendance. La récente explosion du divorce est essentiellement liée à l’accès des femmes au monde du travail et à la « tendance » à l’égalité des revenus, qui lui permettent d’accéder à une autonomie financière.
Autre catégorie également considérée jusqu’il y a très peu de temps comme sous-hommes : les homosexuels. Si les femmes ont été mieux considérées avec la naissance du couple, la contraception et la libération des mœurs depuis les années 70, les homosexuels n’ont, quant à eux, connu une libération relative que depuis les années 80. Il ne faut pas oublier que les poursuites pour outrage aux bonnes mœurs et attentat à la pudeur envers les homosexuels existaient dans les années 1960-70, époque où l’homosexualité était encore considérée comme une perversion et, à ce titre, faisait partie des pathologies psychiatriques ! Mais si l’opinion publique, et notamment les jeunes générations, sont plus tolérants vis à vis de l’amour homonyme, l’homophobie existe bien réellement et constitue un frein à l’acceptation légale d’une population qui n’est ni un sexe (homme/femme) ni un genre (masculin/féminin) mais une orientation du lien amoureux que la société ne code nulle part sauf dans sa façon de l’ignorer et donc de faire de l’hétérosexualité l’orientation unique et « normale ».
Devant cette lacune qui traduit les difficultés de la reconnaissance de l’identité homosexuelle, des tentatives d’aménagement de la loi ont été faites, comme des textes anti-discrimination et l’innovation du Pacs, pacte d’union pour les uns, sous-mariage pour les autres. L’acte fort du mariage homosexuel me semble porter cette revendication légitime à l’égalité des droits, le mariage n’étant plus aujourd’hui seulement le fait de l’union féconde d’un homme et d’une femme (sinon quid des hommes stériles, des femmes ménopausées ou des couples sans désir d’enfant ?), d’autant qu’une autre révolution, plus considérable encore, s’est faite dans le même temps : la séparation de la sexualité et de la fécondité par la contraception, ce qui ajoute de nouvelles formes au couple moderne en évolution : couple fécond et non fécond, avec ou sans désir, ou projet d’enfant, ou d’adoption… Qu’avons nous à faire toujours des catégories ?


Philippe Brenot


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