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Tabous et désagréments féminins
Tabous et désagréments féminins

de Marie-Thé Laurentin


Marie-Thé Laurentin est écrivaine et conférencière.
Elle a notamment publié « Dentelles de vie » aux éditions Siloë.



Le passage de l’état de fillette à celui de femme s’effectuait dans l’ignorance. Comment ne pas citer le cri de ces adolescentes à qui on reprochait d’avoir été « prises » ?

« I pensions poué qu’avec tcheu j’pouvions faire tcheu »,
« Je ne pensais pas qu’avec cela je pouvais faire cela»,
« Le m’faisait dô douceurs, alors maintenant ôl’é là ».

Des enquêtes il ressort que l’on apprenait par l’exemple. Le message était bref : « Tu es une grande fille maintenant, tu auras çà tous les mois…Surtout, fais attention aux garçons ! » La jeune fille rurale, à qui l’on a recommandé de faire attention, perçoit rapidement le risque attaché à sa condition et à sa différence par rapport aux garçons. « Les guerlets (grillons), eux, l’pouvions chanter tot’l’année.» Il convient de se méfier d’eux et d’être sérieuse. « Tant va la bue (la cruche) à l’eau qu’à la fin a s’empyie ! » Sur ces considérations sexuelles se greffent des préoccupations sanitaires et médicales liées aux désordres des lunaisons et des fonctions de la génération. Cette marque rouge accompagnera la femme de sa puberté à sa ménopause. La lune et le corps féminin dansaient au même rythme : cette observation était l’objet d’une croyance universelle, accentuant les mystères de la conception et les tabous de la menstruation. Ce mouvement commun d’horlogerie entraînera une méfiance générale des hommes et de l’Eglise pour la sexualité féminine, et ce dans toutes les sociétés primitives puis traditionnelles rurales jusqu’à l’ère de la contraception.
A sa formation, la jeune fille, en prenant conscience, souvent dans la solitude, de ce tabou, était initiée par sa mère aux différents interdits. L’on disait « avoir ses mois, ses fleurs, ses tourtes, ses argagnasses » ; de toutes façons, il fallait très peu en parler et jamais devant les hommes. A son invalidité temporaire, la femme mystérieuse et dangereuse ajoutait un pouvoir néfaste sur la nourriture. « J’rations teurjous ma mayonnaise quand j’étions d’même et puis ma feuil’ al’ a eu une belle taloche quand al’ est rentrée dans la cave. » Défense lui était faite de se servir dans le charnier ou le saloir, les cent kilos de viande constituant la réserve familiale pour six mois. On lui refusait la cuisine du cochon, les conserves, la cave, les préparations culinaires liées ou émulsionnées. On cite cette cuisinière de noces cherchant partout dans l’assemblée une main secourable pour lui monter sa Chantilly.

Le contexte sanitaire primitif rendait-il vraiment nos grand - mères polluantes ?

Alors que nos rayons regorgent de protections sophistiquées, celles de nos grand-mères étaient très approximatives : queues de chemises rabattues dans la ceinture du cotillon de dessous, feuilles de choux, bouchons de paille. Cela au mieux. Mais souvent la nature s’exprimait librement, amidonnant de sang les jupons. Si la toxicité du sang menstruel et, par extension, ses pouvoirs néfastes se retrouvent depuis toujours dans les différentes civilisations, à partir de 1920 des études scientifiques ont révélé que des substances pouvaient être responsables de ces dérèglements à des degrés divers selon les femmes. A ces interdits alimentaires se joignaient des interdits inhérents à l’intelligence analogique, telle la prohibition des relations amoureuses.
Il y avait alors coexistence d’une double impureté : l’on craignait d’avoir des enfants roux au visage grêlé de son. Il seront longtemps regardés avec suspicion car l’intelligence analogique des ruraux laissait penser qu’ils avaient été conçus pendant les mois de leur mère. La couleur feu de leur chevelure évoquait toutes les facéties de la lune rousse. Il était déconseillé de laver, de se laver les cheveux, plus tard d’ aller chez le coiffeur. On pensait que l’eau froide allait saisir et « couper » le sang, d’où un dérèglement intempestif. De façon générale, dans la société traditionnelle, le rapport chaud- froid, chaud r’ferdji, est dangereux.

La vasoconstriction médicale expliquerait-elle ce phénomène ?

Beaucoup d’interdits sont des règles sanitaires empiriques qui parfois jouent le rôle d’une médecine préventive.

Existe-t-il une médecine curative ?

Les règles de l’intelligence analogique et la médecine des signatures ont trouvé dans la guérison des maladies intérieures féminines un terrain de prédilection : armoise avec ses tiges rosées contre les douleurs, pierres rouges aux propriétés hémostatiques. En cas d’hémorragie, on élevait les jambes et l’on pactisait avec le fameux chaud r’ferdji en espérant que le froid, eau froide ou clé dans le dos, boisson froide, couperait le sang. La peur du sang omniprésente dans la société traditionnelle est universelle : « Le sang prenait pas bien son cours, le sang la travaille, couper le sang, fortifier le sang, avoir un coup de sang, changer le sang, suivre les sangs » autant d’expressions évoquant la violence du rapport à la vie. Le sang a toujours constitué un tabou, un mystère dans toutes les civilisations : sang des sacrifices, des martyrs, sang du duel, crachements de sang de la dame aux camélias, sang scandaleux des transfusions, sang du sida, sang bleuté de nos publicités de protections périodiques. Quand le retour d’âge arrivait, les femmes se plaignaient d’avoir dô bouillons (des bouffées de chaleur) et bé dô désagréments. Les maladies de l’âge critique, dérèglements nerveux ou circulatoires donnaient lieu à l’application de pharmacopée à base de plantes.
Les nerfs de la femme, soumis aux fantaisies de ses fins de lunaison étaient, c’est bien connu, plus fragiles que ceux de son compagnon. On utilisait alors des plantes calmantes et la fameuse eau de mélisse des Carmes. On avait recours à la Jouvence de l’Abbé Soury pour traiter le sang. La paysanne oublieuse demandait : « I m’faut un médicament du nom d’un curé qui porte un nom de rat ». Les jours de marché, les pharmaciens savaient, par le nombre de flacons vendus, si la vente des volailles avait été bonne. Psychologiquement, la femme n’est plus génitrice, il s’agit souvent d’un véritable soulagement : on ne craint plus « d’être prise ». Le rite du « casser du pot », lors du mariage du dernier enfant, est évocateur : les yeux bandés, on devait avec un bâton briser un pot représentant symboliquement la matrice. La matrice était rompue : l’on transmettait alors son pouvoir de fécondité et il devait y avoir correspondance avec l’arrêt de la sexualité. Aussi, dès que sa compagne avait pris de l’âge, le mari, lui, « montait ses affaires aux grenier ». Certains devaient bien les en redescendre et enfreindre l’interdit. En témoignaient les couics ou ravisés, ces petits derniers pas toujours faciles à annoncer aux aînés : l’on craignait pour leur santé, celle de leur mère et pour leur future prise en charge.

La pratique des premières « totales » en fin de cycles tourmentés fut vécue à la fois comme une libération et une mutilation : « Quand m’l’avons tot enlevaï, j’ai été bé débarrassaï ! », ce qui deviendra plus tard : « Quand j’ai eu ma totale, bon débarras ! »

Pauvres femmes !

Fort heureusement, à tout âge, elles pouvaient avoir recours aux philtres d’amour. Il s’agissait d’enduire sa main droite de verveine officinale et de serrer celle de l’être convoité en disant : « Je te veux ». Mais quand le corps valait la dot, il ne fallait surtout point accorder sa main au premier venu.


© Marie-Thé Laurentin, Dentelles de vie aux éditions Siloë


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